Rio de Janeiro : 132 morts dans une opération policière entre guerre contre les gangs et crise humanitaire
- Excelsior INFO
- 31 oct. 2025
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Ce qui devait être une opération de « rétablissement de l’ordre » s’est transformé en bain de sang. En trois jours d’affrontements dans plusieurs favelas du nord de Rio, au moins 132 personnes ont été tuées, selon le dernier bilan communiqué par le bureau du défenseur public de l’État. Un chiffre qui fait de cette offensive la plus meurtrière de l’histoire du Brésil moderne.
Tout a commencé à l’aube du 28 octobre 2025, dans les quartiers de Complexo do Alemão et Complexo da Penha, bastions du gang Comando Vermelho, le plus puissant réseau criminel du pays.
Plus de 2 500 agents policiers militaires, fédéraux et soldats ont été déployés, appuyés par des hélicoptères, blindés et drones de surveillance. L’objectif officiel : neutraliser les chefs de bande responsables d’attaques récentes contre des postes de police et des bus publics.
Le gouverneur de l’État, Cláudio Castro, a justifié cette démonstration de force par « la nécessité d’affronter le narco-terrorisme », assurant que la plupart des morts appartenaient à des groupes armés.
Mais très vite, la version officielle a été contestée. Des habitants ont retrouvé des dizaines de corps dans des zones boisées et les ont alignés dans les rues pour permettre l’identification.
Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des familles pleurant sur des cadavres, parfois allongés à même le sol, souvent sans arme à proximité.
Les témoignages locaux évoquent des exécutions sommaires : blessures dans le dos, impacts de balles à bout portant. « Ils sont venus tirer sur tout ce qui bougeait », raconte une habitante au journal El País.
Parmi les victimes figurent au moins quatre policiers, mais aussi des habitants non armés. Des enfants auraient été blessés lors des échanges de tirs.
Le président Luiz Inácio Lula da Silva s’est dit « sidéré » par l’ampleur des pertes humaines « Nous devons combattre le crime sans transformer nos favelas en champs de bataille. »
Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (ONU) a dénoncé un « événement horrifiant », appelant à une enquête rapide, indépendante et transparente. Plusieurs ONG, dont Amnesty International et Human Rights Watch, parlent déjà d’un possible massacre d’État.
Sur place, la peur domine. Les écoles sont fermées, les commerces barricadés, les routes bloquées. Des habitants racontent avoir passé plusieurs heures allongés au sol pour échapper aux balles perdues.
« On vit pris en otage : les trafiquants d’un côté, la police de l’autre. Qui nous protège ? », s’interroge un pasteur de la favela da Penha.
Depuis des années, les favelas de Rio sont au cœur d’un cycle de violence structurelle : pauvreté, manque de services publics, et omniprésence des gangs qui remplacent souvent l’État absent.
Pour les autorités, cette opération devait « reprendre le contrôle du territoire ».
Mais les critiques pointent une militarisation croissante de la sécurité publique et un usage disproportionné de la force, notamment contre les populations noires et défavorisées.
L’universitaire et sociologue Juliana Barbosa, spécialiste des violences urbaines, estime que « l’État brésilien agit comme une armée d’occupation dans ses propres quartiers populaires ». Selon elle, « tant que la politique de sécurité reposera sur la mort plutôt que sur la justice, le cycle ne se brisera jamais ».
Cette tragédie survient à quelques jours d’événements internationaux que Rio devait accueillir, ternissant l’image du Brésil à l’étranger.
Elle relance aussi le débat sur la réforme de la police, accusée de brutalités récurrentes.
Pour certains analystes, l’opération a servi de démonstration de force politique pour le gouverneur Castro, proche des milieux sécuritaires, à l’approche des élections régionales.
Le parquet fédéral a ouvert une enquête préliminaire sur de possibles violations des droits humains. Le gouvernement promet la « tolérance zéro » envers les abus, mais les précédents laissent peu d’espoir : la plupart des opérations sanglantes des années 2020 n’ont jamais abouti à des condamnations.
Pendant ce temps, les familles pleurent encore leurs morts.
Les rues des favelas, jonchées de débris et de sang séché, rappellent la phrase d’un habitant à la télévision locale « Ce n’est plus une guerre contre la drogue, c’est une guerre contre les pauvres. »
Léna Keïra




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